Culture

Quelle heure est-il ? Petite histoire du temps

Ce week-end, nous avançons nos montres d’une heure pour basculer en heure d’été. Si ce geste nous semble aujourd'hui machinal, il est l’héritage d’un siècle de débats passionnés, de résistances rurales et de casse-têtes administratifs, comme le révèlent les précieux documents conservés aux archives départementales du Morbihan.

Quand l'heure de Paris est devenue celle de tous les Français

Remontons le temps. Avant la fin du 19e siècle, l'heure est une affaire locale : chaque clocher suit la course du soleil, créant un décalage de plusieurs minutes d'une ville à l'autre. Un véritable casse-tête pour les voyageurs en train ! Une 3e aiguille sur les cadrans publics indique alors l’heure de Paris. Pour plus de praticité, les villes desservies par le rail s’alignent progressivement sur l’heure de Paris comme Vannes en 1884. La ville de Lorient, qui comptait 23 minutes de retard sur l’heure de la Capitale, se rallie l’année suivante, non sans mal, comme en témoigne la presse locale de l’époque. En 1891, une loi met fin à cette diversité en imposant aux derniers territoires récalcitrants l'heure de Paris à l'ensemble de la France.

Vingt ans plus tard, en mars 1911, la France ajuste à nouveau ses aiguilles : les montres sont retardées de 10 minutes pour s'aligner sur l'heure de Greenwich. Un choix qui fait grincer des dents certains élus du conseil départemental, y voyant déjà une « concession à l'Angleterre ».

1916 : création de l’heure d’été

Juin 1916, l’heure est aux efforts de guerre. Le 14 juin 1916, pour faciliter les économies d’énergie, l’État invite, par affichage et voie de presse, les Français à avancer d’une heure, leur montre. Dans les campagnes, ce sont les cloches de l’église qui rythment la journée. Et ce changement d’heure n’est pas appliqué par le curé de Pluvigner qui persiste, pendant quelques semaines, à faire sonner l’angélus à l’ancienne heure. 

L’État questionne préfectures et mairies sur ce dispositif. La ville de Pontivy estime que « cette réforme ne présente que des avantages aussi bien pour les patrons que pour les ouvriers. Il est donc à désirer que cette mesure soit appliquée à nouveau en 1918. ». Les économies d’énergie réalisées conduisent les autorités publiques à entériner la mesure par la loi du 17 mars 1917. 

En réalité, la société morbihannaise est divisée sur la question. L’office départemental agricole du Morbihan se fait «l’interprète de toutes les populations rurales morbihannaises en exprimant l’avis qu’il y a lieu de revenir à l’heure solaire. Le cultivateur n’est pas maître de modifier à son gré les heures de travail. Il n’a d’ailleurs pas suivi d’une façon générale l’avance [de l’heure] prescrite. Il en résulte pour lui de sérieux inconvénients lorsqu’il se rend par exemple en ville ou à la gare.»

En revanche, la fédération des syndicats d’initiative de Bretagne approuve, quant à elle, l’heure d’été qui allonge la saison touristique et permet aux «touristes, baigneurs et villégiateurs [de] jouir d’heures supplémentaires, de lumière et d’air pur pour leurs excursions et leurs promenades».

Le débat s'invite même dans la cour de récréation. Dans les années 1920, de nombreux maires de communes rurales écrivent aux préfets pour demander des dérogations à l’heure d’été pour leurs écoles primaires. Ainsi, le conseil municipal de Crac’h «donne son approbation à la demande de M. Rozé, instituteur demandant dans l’intérêt des enfants et des familles le maintien de l’heure du Soleil pour l’ouverture et la fermeture des classes» en précisant que «cette heure est d’ailleurs celle conservée à l’horloge publique, la commune ne comprenant que des cultivateurs» mais rassurant le préfet que « toutefois pour l’ouverture et la fermeture des scrutins aux élections, on se conformera à l’heure légale.»

L'héritage d'une mesure centenaire

Le dispositif que nous appliquons ce week-end a connu par la suite une histoire en pointillés. Supprimée à la Libération en 1944, l'heure d'été a disparu de nos calendriers pendant trois décennies avant de resurgir en 1975. Ce retour, dicté par le premier choc pétrolier, visait de nouveau à aligner nos activités sur l'ensoleillement pour réduire l'usage de l'éclairage électrique. 

Le débat porte désormais sur la suppression définitive du changement d'heure. Il revient régulièrement à l’ordre du jour de la commission européenne qui vise à établir une heure européenne fixe. Choisirons-nous l'heure d'été perpétuelle des touristes ou l'heure solaire réclamée autrefois par les paysans morbihannais ?

Sources : Archives départementales du Morbihan